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PAIX ET STABILITE : Rétablir la justice pour parvenir à la paix mars 3 2017

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A l’ouverture du dialogue politique de haut niveau sur la prévention et la lutte contre l’extrémisme violent au Sahel (21-22 février 2017 à Bamako), le Premier ministre Modibo Kéita a effleuré un sujet important car expliquant en partie la descente aux enfers que notre pays vit depuis cinq ans : le respect de la loi et de la légalité, un principe sacré dont la violation soulève la question de l’équité face à la justice et de l’impunité, devenue le cancer de notre démocratie.

 

Existe-il une justice au Mali ? Amusez-vous à poser cette question aux Maliens toutes couches confondues ! Nous n’avons pas été en tout cas surpris puisque huit sur dix personnes interrogées répondent par la négative. “Il n’y pas de justice pour les pauvres…”, “c’est une justice à deux vitesses”, “devant nos juges, les pauvres n’ont jamais raison. Et entre pauvres, celui qui a des relations est aussi roi”… nous répondent plusieurs interlocuteurs.

Et certains vont même à lier leur boycott des urnes à cette absence de justice au Mali. “A quoi sert-il de voter pour tel ou tel puisqu’ils sont tous pareils, maires, députés, ministres, présidents des institutions… Ils sont tous corrompus et n’auront jamais à répondre de leurs crimes ou de leurs exactions”, nous indique Halima, une élégante dame, la soixantaine portée avec charme.

“Vous vous êtes une fois posé la question sur les vraies sources du chaos que le Mali traverse maintenant ?”, nous interroge-t-elle, en inversant les rôles avec malice. “Parce que la veuve est dépouillée sans vergogne. L’orphelin est déshérité sans aucun recours possible pour lui ; parce que les dirigeants confondent le bien public à leur propre patrimoine sans se soucier des conséquences économiques et sociales sur la majorité de la population condamnée à la misère…”, répond-t-elle face à notre silence.

Une analyse pertinente qui rejoint aussi de nombreux prêches. Mais, qu’on soit croyant ou non, la soif de justice est incontestablement l’un des besoins communs des Maliens de toutes les régions, du Nord au sud, d’Est en ouest.

Contrairement aux premières informations véhiculées par exemple sur les émeutes contres les débits de boissons de Tombouctou samedi dernier (25 février 2017), ce “vandalisme” n’a rien à avoir avec une montée de l’extrémisme religieux. C’est juste la conséquence de l’inaction, voire l’indifférence des autorités administratives face à la violation d’une loi : la réglementation de la vente d’alcool.

En effet, selon des notabilités et des sources sécuritaires, les jeunes ont protesté contre la vente d’“alcools forts” dans des sachets et à des prix dérisoires. Et dans ce cas, les clients ciblés sont des enfants et adolescents. Ayant alerté les autorités compétentes en vain, la jeunesse a décidé “d’assainir” la ville.  Voilà Monsieur le Premier ministre où conduit la violation de la loi cautionnée par les autorités censées la faire respecter.

 

L’absence de justice ravive les conflits fonciers et communautaires

La vindicte populaire appliquée aux voleurs, les conflits communautaires et fonciers, l’extrémisme violent, voire en partie la rébellion au nord du pays ont souvent une origine commune : l’injustice, la frustration, le déni de justice.

L’impunité est aujourd’hui une plaie de notre nation, un cancer de notre démocratie depuis l’avènement de laquelle la balance de notre justice semble en panne. Au même titre que la corruption qu’elle a accentuée. La balance, symbole de la justice, ne penche que d’un seul côté : le pouvoir et son clan, les riches, les bras longs dans l’administration, les forces armées et de sécurité et surtout dans l’appareil judiciaire du pays.

Une défection dont l’Etat même récolte les pots cassés à cause de la complicité entre magistrats et avocats. Combien de procès l’Etat malien a gagné ces deux dernières décennies contre les délinquants financiers, les spéculateurs fonciers… ? Bien au contraire, c’est toujours lui qui est condamné à payer ironiquement des dommages et intérêts que les juges et les avocats (des deux parties) se partagent le plus souvent.

La crise malienne est avant tout une révolte contre l’injustice. Le centre est en train de s’embraser parce que personne n’a plus confiance en la justice pour trancher les litiges. Comme ces éleveurs qui ont longtemps croupi en prison.

“Nous avions interpellé un voleur avec nos bœufs. Nous l’avons remis à la gendarmerie et porté plainte pour vol de bétail. Quelques mois après, nous avons surpris la même personne en train de voler nos bœufs pour aller les vendre. Sérieusement bastonné, il a porté plainte contre nous”, nous a confié récemment un interlocuteur dans la région de Ségou.

Et d’ajouter : “Nous avons été arrêtés et nous avons passé près d’un an en prison sans jugement. Il a fallu que nos familles viennent payer une importante somme d’argent pour que nous puissions sortir. Et c’est ce voleur qui nous menace régulièrement de nous en envoyer en prison si nous osons l’interpeller sur le vol de bétail dans la zone. Mais nous savons désormais ce que nous devons le faire la prochaine fois que nous allons le prendre la main dans le sac”.

Sans justice, peut-on rétablir l’Etat de droit ? Sans justice, peut-on espérer mettre fin à la corruption qui enrouille d’ailleurs l’appareil judiciaire du pays ? Si l’on accorde l’impunité à ceux qui sont impliqués dans les détournements, les crimes d’hier, qu’est-ce qui les empêcherait de commettre d’autres actes de violence non seulement politiques, mais aussi économiques (extorsion et détournement de fonds) qui minent la stabilité et le développement économique de  notre pays ?

 

Le déni de justice entraîne la résignation ou la révolte

Face au constat de ne jamais obtenir justice ici bas, quelle peut être l’attitude de cette majorité brimée et frustrée ? La résignation ou la révolte pour se faire justice.

“Dans toutes les sociétés où règne l’impunité, on cherche par tous les moyens à provoquer l’amnésie collective. Il est important, par conséquent, de comprendre pourquoi impunité et musellement de la mémoire vont de pair et quelles conséquences cela implique-il pour la société”, souligne Jean-Marie Fardeau, directeur France de Human Rights Watch. C’était dans une chronique dans la presse française intitulée, “les conséquences de l’impunité sur la société : Le point de vue d’un Uruguayen ordinaire”.

Pour lui, “le véritable jugement est toujours moral et inscrit au patrimoine des peuples et de l’Histoire. Mais il suppose que les mécanismes de l’impunité aient été démontés et que le désastre social et économique ait été évalué…”

Et aussi, écrit-il, “une société incapable de prouver que l’impunité n’a pas de droit de cité en son sein est prête à accomplir une sorte de suicide social. Les tortionnaires qui déambulent librement dans la rue sont confortés dans leur conviction que l’acte terroriste, accompli dans le cadre de l’Etat, est plus efficace que n’importe quel autre”.

Ce que nos autorités ne comprennent pas souvent, c’est qu’en perpétuant l’impunité, l’Etat empêche également une véritable réconciliation nationale. Il prive la société de tous les moyens de renforcer l’état de droit, c’est-à-dire les institutions démocratiques.

La réconciliation repose sur le pardon. Comment pardonner à quelqu’un qui n’a pas été jugé ? Pardonner à quelqu’un si on ne connaît pas son identité et encore moins à la place d’un autre ou au nom d’un tiers ?

“Celui qui pardonne s’efforce de rompre le cycle sinistre dans lequel s’abîme toute communication humaine : il tente d’établir une nouvelle relation, en se basant sur la conviction que son bourreau peut se transformer véritablement. Cet acte ne peut donc être abstrait”, défendait un sociologue.

 

Rupture avec l’article 6 de la Convention des droits de l’homme et du citoyen

Comme dans un article récemment lu sur le site de Mediapart, “un gouvernement démocratique qui abdique face à l’impunité lègue à ses citoyens un avenir de corruption et de profonde immoralité, vidant de tout son sens les notions même de démocratie et de paix”.

Malheureusement, il y a longtemps que le Mali a rompu avec l’article 6 de la Convention des droits de l’Homme et du citoyen qui stipule, “la loi doit être la même pour tous”. Une réalité qui a plongé la République dans un coma artificiel enflammant les conséquences de la rébellion de janvier 2012.

Rares sont les responsables et les cadres des secteurs névralgiques du pays (politique, justice, administrations, organismes et professionnels de santé publique, caisses de recouvrement, grandes entreprises) qui ne profitent pas de ce “désespoir généralisé” pour s’enrichir au détriment des populations aux abois.

Ce désespoir accroit la pauvreté et le désœuvrement faisant des adolescents et des jeunes des proies faciles pour les recruteurs des organisations criminelles comme les réseaux mafieux (migration clandestine, terrorisme, drogues, armes…)

Quand on n’attend plus rien de la vie et des dirigeants de son pays, comment ne pas être sensibles à un discours (même mensonger) qui vous procure une triple satisfaction : une rémunération financière conséquente, une rémunération spirituelle (paradis) et surtout se venger de ce qui vous avait relégué au ban de la société.

Comme on peut le constater le Premier ministre Modibo Kéita a effleuré une question d’importance capitale pour la résolution de la crise que le Mali traverse. Elle est d’autant importante qu’elle doit nous amener à comprendre que l’Accord signé en mai et juin accouchera difficilement d’une réconciliation définitive pour une paix durable parce qu’il est axé sur le déni de justice, accentuant les frustrations.

Comme le rappelait tristement Fatoumata Harber (professeur à l’IFM Hégire de Tombouctou, activiste et secrétaire générale de la communauté des blogueurs du Mali) dans une récente interview dans l’hebdomadaire “Le Reporter” : “Comment pourrions-nous accepter que ceux qui ont détruit nos vies prennent le pouvoir ? Nous n’accepterons jamais cela… Je considère que c’est un hold-up démocratique que je refuse. Ces gens sans compétence ont pris les armes pour obtenir le pouvoir”.

Un état d’âme qui est celui de la majorité des populations du septentrion où on est en train d’imposer des autorités supposées intérimaires sous la direction de gens aux mains rouges du sang des innocents comme Hassan Fagaga à Kidal.

 

Justice et équité pour une paix pérenne

Monsieur le Premier ministre, ce que les Maliens attendent le plus de vous aujourd’hui, c’est l’application du principe d’équité : que la justice soit respectée, que la loi soit appliquée et qu’elle reste la même pour tous.

C’est la condition sine qua non de la juste répartition des richesses du pays, pour que cesse la corruption, un fléau qui est essentiellement responsable du chaos dans lequel se trouve notre République saignée par des supposés “pays amis”. Un pays qui dispose pourtant de tous les atouts pour se relever dignement de cette période sombre dont nos “amis” ne souhaitent que la prolongation pour mieux le piller.

Rétablissez la justice et il vous sera facile de réconcilier les Maliens, et donc de parvenir à la paix et à la stabilité !

Moussa BollyLe Ministre de la Justice, des Droits de l’Homme, Garde des Sceaux


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